Jeudi, 20 juin 2019
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Langage mystique et sentimentalité (P. Ovila Melançon, c.s.c.)
Le langage mystique

La théologie ascétique et mystique est une branche de la théologie, qui applique cette discipline à la conduite des âmes. C’est cette branche de la théologie qui doit servir à diriger l’évolution de la vie intérieure vers la sainteté, et son langage est différent du langage de la théologie spéculative et abstraite, telle qu’elle est enseignée, dans les facultés de théologie.

En conséquence, pour juger les phénomènes surnaturels, il faut tenir compte de cette différence de langage ; autrement, on s’expose à faire des condamnations absolument injustes et erronées, comme il arrive presque toujours dans les commissions d’enquête établies par les évêques... De nombreux malentendus seraient évités, si l’on savait distinguer nettement ces deux terminologies. À ce sujet, Jacques Maritain, un philosophe catholique renommé, écrivait : « L’intelligence passe d’un vocabulaire à l’autre, comme elle passe du latin au chinois ou à l’arabe ! »...

Le caractère particulier du langage mystique vient du fait que les secrets de la vie intime avec Dieu sont ineffables, ou de ce que le langage humain n’est pas proportionné à la sublimité des choses divines. Pour remédier à cette absence de proportion, les auteurs spirituels ont découvert trois catégories de termes : les termes antithétiques, métaphoriques et hyperboliques.

Chez les mystiques, l’hyperbole, par exemple, n’est pas un pur ornement de style, mais un moyen d’expression absolument requis pour traduire en langage humain, avec le moins d’inexactitude possible, la plus ineffable des expériences, celle même de Dieu : ce que l’on appelle, en termes plus techniques, la connaissance « expérientielle » de Dieu.

En entendant les âmes mystiques raconter leurs expériences, il ne faut pas donner un sens trop absolu à leurs expressions, sous peine de leur faire dire des inexactitudes théologiques, peut-être même des hérésies, absolument étrangères à leur pensée.

Il faut reconnaître que le langage des mystiques est beaucoup plus vivant et plus entraînant. Il porte plus efficacement les âmes à l’abnégation généreuse et à l’union à Dieu. La raison en est que ce langage exprime non pas des concepts abstraits, mais des concepts vécus et un ardent amour de Dieu. C’est ce qui explique l’intérêt que porte aux révélations des mystiques un grand nombre d’âmes ferventes : ce qui ne peut être que louable...

Langage mystique et sentimentalité

Certains reprochent aux âmes mystiques d’être trop « sentimentales » dans leurs rapports avec le Christ. Mais il faut bien noter que les marques d’affection envers Dieu, dont parlent les mystiques, sont seulement intérieures ; elles ne proviennent pas des gens extérieurs, d’un toucher sensible, mais d’une touche substantielle à la substance de l’âme.

Si l’on situe ces marques d’affection dans leur véritable contexte spirituel, il n’y a aucune raison d’en être « choqué », comme il arrive parfois. En effet, l’Écriture Sainte nous présente une illustration non équivoque du langage mystique exprimant l’amour de Dieu, c’est le Cantique des cantiques, qui débute ainsi : « Qu’il me baise des baisers de sa bouche, tes amours sont délicieuses plus que le vin. » (1, 2.) « Soutenez-moi avec des gâteaux de raisin, ranimez-moi avec des pommes, car je suis malade d’Amour. » (2, 5-6.)

D’ailleurs, le sentiment ne doit pas être exclu de la vie chrétienne. En effet, il faut distinguer l’amour effectif et l’amour affectif de Dieu. De plus, d’après la théologie, toute âme chrétienne doit tendre à l’amour affectif de Dieu le plus intense possible.

Quant aux sentiments d’amour senti envers Dieu, éprouvés dans la contemplation infuse, - donc dans l’état extatique -, ils ne doivent pas être rejetés sous prétexte de mortification, car ils favorisent l’union à Dieu. Il s’agit alors des grâces qu’on appelle indéiques, par lesquelles c’est Dieu lui-même qui se manifeste. Quand les manifestations de Dieu portent sur un être créé, comme les révélations, il s’agit des grâces qu’on appelle exdéiques.

Condamnation des mystiques

Sans doute, les mystiques ne sont pas infaillibles dans leur enseignement et dans leur conduite. Malheureusement, il arrive que certains d’entre eux se permettent des écarts plus ou moins graves, qui sont dus, en partie du moins, à la persécution injuste qu’ils subissent de la part des fidèles, mais surtout de la part du Clergé !...

C’est un fait indéniable que la plupart des membres du clergé, à tous les paliers, éprouvent une crainte quasi « pathologique » du surnaturel extraordinaire : ce qui est tout à fait injustifié et contraire à la doctrine authentique de l’Eglise, doctrine manifestée par le Nouveau Testament et par les auteurs spirituels.

Les mystiques sont « persécutés », parce qu’ils « dérangent » : leur seule présence est un reproche tacite pour ceux dont la vie chrétienne est relâchée... Il y a aussi leur langage qui « déroute » les non-initiés à la mystique... Un esprit hypercritique peut faire découvrir dans leurs écrits des erreurs ou même des hérésies qui n’existent pas !... Avec un tel esprit, on peut déceler des erreurs même dans de nombreux passages de l’Écriture Sainte...

Même les commissions d’enquête instituées par les évêques pour juger des cas de surnaturel extraordinaire aboutissent presque toujours à des conclusions négatives et injustes. On conclut à un « non-constat de supernaturalité », c’est-à-dire qu’on n’y a rien trouvé de surnaturel, ou bien à un « constat de non-supernaturalité », c’est-à-dire que la chose a été définitivement déclarée comme étant fausse !...

En de telles conjonctures, certains évêques semblent s’arroger une espèce d’infaillibilité, alors que souvent les condamnations apparaissent, pour un spécialiste en théologie ascétique et mystique, comme étant des erreurs absolues... ou peu s’en faut !... Ainsi, dans le cas des extatiques qui reçoivent des révélations, il faut considérer les extases, - pour lesquelles l’illusion est rare et difficile -, comme étant le point central dont il faut tenir compte et qui présente un caractère certainement surnaturel... Les mystiques ont un droit strict à leur réputation comme tous les autres fidèles (can. 220) : même les membres du clergé ont le devoir de la respecter !...

Admettons, par charité, que les persécuteurs des mystiques peuvent avoir de « bonnes » intentions, mais ils sont victimes de leurs préjugés et surtout de leur ignorance absolue… ou presque… de la théologie ascétique et mystique !

De toute façon, ceux qui jugent défavorablement et combattent une âme sainte, une oeuvre divine, ont tort et gardent leur responsabilité devant Dieu. Et si vous êtes l’ami d’un ou d’une mystique, vous devez veiller et prier. Si vous ne vous défiez pas de vos émotions, le démon pourra faire de vous un déserteur comme les Apôtres. Si vous ne les maîtrisez pas, il fera de vous un traître comme Judas !...

*Père Ovila Melançon (Congrégation de la Sainte-Croix)
Extrait de : « Le Surnaturel extraordinaire. Comment le discerner ? ». Article paru dans la presse québécoise, le 15 janvier 1994.
* Le Père Ovila a publié plus de cinquante ouvrages théologiques, dont beaucoup sont consacrés à des problèmes de discernement spirituel. Après avoir été professeur de philosophie, il collabore à de nombreuses revues religieuses et accompagne plusieurs groupes charismatiques.
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