Lundi, 23 octobre 2017
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Accueil » F.A.Q. » La Révélation divine s'est conclue avec le dernier apôtre
Importance des apparitions (P. René Laurentin)

Voici un extrait d’un texte très intéressant tiré de l’excellente introduction de l’abbé René Laurentin à son « Dictionnaire des "apparitions" de la Vierge Marie » (préface du cardinal Etchegaray). Il nous montre avec grande clarté et toujours bien fondé sur l’Ecriture ainsi que sur le magistère de l’Eglise que les apparitions ont « une grande importance de fait » que ce soit au niveau ecclésial, social ou scientifique :

1. Dans la vie de l’Eglise

Malgré ces dévaluations, les apparitions ont une grande importance de fait, dans l’Eglise, à bien des niveaux comme à bien des titres.

1) La Bible est un tissu d’apparitions et de visions, avons-nous rappelé au début de cette introduction. C’est même sa trame. Le Nouveau Testament commence par l’apparition d’un ange au prêtre Zacharie (Lc 1, 5-23), le message de l’ange Gabriel à la Vierge Marie (Lc 1, 25-38) et celui d’un ange du Seigneur aux bergers de Noël (Lc 2, 8-19). La Transfiguration du Christ est accompagnée de l’apparition de Moïse et d’Elie (Mt 17, 3) ; un ange vient assister Jésus dans son agonie (Lc 22, 43).

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Giotto - Basilica inferiore (Assisi)

Bien plus, malgré la dévaluation statutaire des apparitions, les manifestations visuelles du Christ ressuscité à ses apôtres (pourtant si semblables aux autres, au point de vue phénoménologiques et psychologiques) sont tenues pour le fondement même de la foi, selon l’apôtre Paul (1 Co 15, 1-53). On peut se demander s’il n’y a pas un certain "forcing", voire un illogisme entre la dévaluation systématique des apparitions actuelles et la valorisation dogmatique de celles du Christ ressuscité (dont les apôtres doutèrent : Lc 24, 11 et Mc 16, 11 ; Lc 24, 16.37-38 ; Jn 20, 25-28 ; Mt 28, 17 ; Jn 21, 5 ; Ac 20 ; Mc 16, 14 ; nous citons ces versets dans l’ordre chronologique des doutes successifs, du matin de Pâques à l’Ascension) - soit dit sans méconnaître leur différence.

Les apparitions du Christ jalonnent aussi l’histoire de l’Eglise naissante d’Etienne (Ac 7, 56) à Pierre, Paul et à d’autres, selon les Actes des Apôtres.

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Karl Rahner
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Yves Congar

Les pères Rahner et Congar ont réagi contre la dévaluation unilatérale de la théologie classique. Les apparitions de Pâques ont assurément une fonction fondamentale, mais du point de vue phénoménologique et psychologique, elles se présentent avec les mêmes caractères fragiles : perception sensible, surprenante. Elles ont parfois prêté au doute des apôtres, insiste l’Evangile, du fait de la faiblesse humaine.

2) Des apparitions de la Vierge ont fondé les plus grands sanctuaires et pèlerinages de l’Eglise catholique (Rome excepté) : Guadalupe au Mexique (plus de dix millions de pèlerins par an), Aparecida au Brésil, la rue du Bac, Lourdes (cinq millions de pèlerins par an), Fatima, etc.

3. Les apparitions ont continué dans l’Eglise, au long des siècles jusqu’à ce jour, avec une multiplication sans précédent à l’heure actuelle.

4. Bien plus : à l’époque moderne (fait nouveau), plusieurs apparitions ont une importance prophétique, historique et culturelle, indéniable, durable et considérable :

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Guadalupe
  • Guadalupe est tenue par des historiens universitaires, indépendants du christianisme (J. Lafaye) pour le fondement de la culture et de la civilisation métisse du Nouveau Monde : le continent catholique où réside la moitié des baptisés de l’Eglise romaine.
  • La Médaille miraculeuse, événement national, garde jusqu’à ce jour une portée charismatique et missionnaire internationale. Plus d’un milliard de ses médailles ont été frappées au XIXe siècle et bien davantage au XXe.
  • La Salette (1846) a mobilisé de grands esprits : Pie IX soutint la reconnaissance de cette apparition ; Léon XIII reconnut et soutint Mélanie dans ses tribulations et son exil ; de nombreux évêques, des saints aujourd’hui béatifiés ou canonisés (Don Bosco, saint Annibale di Francia qui prit Mélanie comme cofondatrice) et une légion d’auteurs marquants du XXe siècle : Arthur Rimbaud, Léon Bloy, Jacques Maritain, Paul Claudel et Louis Massignon (M. Corteville et R. Laurentin, Le Secret de la Salette, Paris, 2002, 123-143).
  • Lourdes remit en valeur la priorité des pauvres selon l’Evangile, à l’heure où la capacité électorale et civique était mesurée par les rentes selon le slogan artificiel : « Enrichissez-vous » (Guizot). Bernadette Soubirous appartenait à la famille la plus pauvre de la ville ; les gendarmes avaient arrêté son père pour cette seule raison que « l’état de sa misère » le faisait « présumer coupable » de vol de farine commis chez le boulanger Maisongrosse (Actes du procès, 1856).
  • Fatima a prophétisé, dès 1917, l’implosion du communisme naissant et la fin des persécutions. Pie XII et Jean Paul II se sont soumis à ce message à plusieurs reprises. Ils ont donné ordre à tous les évêques de faire simultanément la consécration demandée par Lucie et ont pris d’autres engagements sans précédent, en faisant révéler (il est vrai par des tiers) la vision du soleil dans le jardin du Vatican (Pie XII) et le « secret de Fatima » (Jean Paul II).

5) Pour les voyants, les apparitions et la mission qu’ils en reçoivent ont souvent une valeur spirituelle fondatrice, parfois couronnée par leur canonisation. Elles sont à la source de nombreuses conversions, guérisons, institutions, sanctuaires : saint Juan Diego (Mexique), sainte Catherine Labouré, sainte Bernadette, les bienheureux Francisco et Jacinta, de Fatima.

Elles restent en vue dans l’Eglise et dans le monde ; elles ont une portée historique, nationale ou internationale. En france, Jeanne d’Arc reste la personnalité religieuse la plus largement reconnue, de l’extrême droite à l’extrême gauche, au point que le Front National et le Parti communiste rivalisaient de zèle pour la faire défiler à cheval dans leurs manifestations simultanées, quoique antagonistes, du 1er mai. Aurait-on une juste idée des apparitions, si l’on faisait abstraction de ses paradoxes ?

2. Au niveau social

Les apparitons ont eu de larges impacts dans la vie publique à tous niveaux. Lourdes a déterminé le tracé du réseau sud des chemins de fer français. Le gouvernement marxiste de Yougoslavie, radicalement opposé aux apparitions de Mdjugorje, en a tout de même compris l’utilité nationale, au point d’envisager la création d’un aéroport à proximité.

Lourdes reste un geyser de créativité ; elle a promu le voyage à grande échelle de malades paralysé, astreints à une dialyse ou dépendants de poumons d’acier, aveugles, aliénés, etc., avec d’immenses bienfaits humains, y compris médicaux, mobilisant chaque année des milliers de brancardiers, d’infirmiers, de médecins : ils paient le prix de leur voyage, faisant preuve d’un dévouement harassant et gratuit, durant leurs vacances.

3. Au niveau scientifique

Les apparitions ont acquis un label scientifique. L’examen des voyants par électro-encéphalogramme, que j’ai provoqué, en Europe en 1984, puis en Amérique du Nort et du Sud, a révolutionné la connaissance qu’on avait de l’extase. Charcot (1825-1893), le premier médecin à tenter une étude scientifico-expérimentale de ce phénomène, en provoquant la déconnexion par hypnose chez les hystériques (à l’hôpital de la Salpêtrière, fréquenté par Freud), le définissait en conséquence comme un phénomène hystérique. Bien des théologiens acceptaient ce diagnostic par déférence pour « la science », en toute ignorance des valeurs spécifiquement chrétiennes qui suscitent ces phénomènes depuis des millénaires. Des tests convergents établissent aujourd’hui que l’extase authentique n’est pas, en soi, pathologique chez les voyants testés au plus haut niveau.

Cette nouvelle interférence entre les sciences contemporaines et les apparitions inviterait à prendre en compte plus intégralement ces dernières comme un phénomène humain non seulement médical, mais également psychologique (relevant aussi des domaines de la psychanalyse, de la sociologie religieuse, de l’histoire des mentalités et de l’ethnologie).

Nul phénomène n’étant exclu de l’examen scientifique, et tous devant être étudiés le plus intégralement possible, ne vaudrait-il pas mieux résoudre le contraste entre cette importance, de fait, des apparitions (au prix d’une immense littérature), et leur dévaluation ou marginalisation que nous observons ?

Cette mise à l’écart, due à l’ambiguïté polyvalente du phénomène, appelle un dépassement, d’autant que l’opposition radicale entre les idéologies de l’Eglise et celles du scientisme est dépassée.

Les sciences ont acquis leur maturité en s’attachant aux seuls phénomènes et en renonçant aux idéologies, et en s’en tenant à l’étude des mécanismes comme un système complexe de relation. C’est ce que prophétisait l’adage d’Auguste Compte (1844), repris d’Henri Poincaré à Olivier Costa de Beauregard : « Tout est relatif, et cela seul est absolu. »

Comte le disait dans un sens purement relativiste ; mais d’autres préfèrent dire : « Toute est relation... »

Quand Costa de Beauregard m’a énoncé cet adage, j’en ai été saisi et lui ai répondu : « Mais c’est la plus belle formulation de la Trinité, car, selon la Révélation biblique, Dieu est amour, Il est donc relation et cette relation est absolue. »

Au niveau du pourquoi et de l’existentiel (en voie de statut scientifique), la relation d’amour suprême aux plans humain et anthropologique a son principe, son modèle et son terme dans l’amour absolu du Créateur : la théologie progresse et s’unifie dans la mesure où, à partir de là, elle comprend que tout est relation dans ce domaine. La relation est le concept clé qui a déjà fait son unité et qui doit le faire davantage, idée développée dans mon Traité de la Trinité.

Ce rassemblement culturel des sciences et de la théologie sous le concept analogique, universel et transcendantal de « relation » invite non seulement à une réconciliation entre science et théologie, mais à une réflexion d’ensemble selon ce même concept opérationnel de « relation » ; c’est pourquoi un des articles de ce Dictionnaire est consacré à la relation pour situer les apparitions dans cette perspéctive universelle, à ses divers niveaux : scientifique, théologique et philosophique. Soit dit sans mettre sur le même plan l’hétérogénéité des méthodes, des compétences et des niveaux de réflexion évoqués entre ces diverses disciplines, quoique la Révélation ait été culturellement un facteur extrinsèque dans l’évolution de la philosophie et, de manière plus lointaine, des sciences.

On ne peut échapper au problème sous-jacent à un tel constat : les présupposés qui conditionnent toute réflexion scientifique et rationnelle, spécialement sur les apparitions.

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